16 November 2018
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Religious Freedom - Liberta' Reliġjuża

Islam en Europe et islamophobie: le rencontre du Conseil des Conférences épiscopales en Europe (CCEE) de Turin (31 mai – 02 juin 2011)

 

La rencontre du Conseil des Conférences épiscopales en Europe (CCEE) pour le dialogue avec l'Islam en Europe tenue à Turin du 31 mai au 02 juin dernier a rassemblé une trentaine de participants issus d'une vingtaine de pays européens, ainsi que de Tunisie et de Turquie, accueillis par l’Archevêque Cesare Nosiglia et le Père Dr Andrea Pacini, Secrétaire de la Commission du Val d’Aoste pour le dialogue interreligieux.
 
Outre l'actualité marquée par la vague de révoltes dans les pays arabes, les relations entre chrétiens et musulmans et l’espoir que le processus en cours permettra aux Arabes chrétiens de jouir pleinement du droit à la liberté religieuse et d’une véritable égalité en tant que citoyens de ces pays – points abordés par l'Archevêque de Tunis, Mgr Maroun Lahham, deux thèmes principaux figuraient à l'ordre du jour autour de la problématique de l'insertion des communautés musulmanes dans les sociétés européennes : l'islam européen sous l'angle des relations Eglise-Etat en Europe et la montée de l'islamophobie dans les communautés chrétiennes et dans la société de manière plus générale.
 
C'est dire combien les thèmes de cette rencontre étaient de toute actualité, si l'on songe aux attentats meurtriers qui allaient été perpétrés par le Norvégien Anders Breivik un mois et demi plus tard à Oslo et sur l'île d'Utoya. Loin de s'en prendre à des cibles musulmanes, comme auraient pu le faire de "vulgaires" skinheads, le terroriste a posé un acte stratégique inédit en s'en prenant à sa propre société en vue d'y provoquer un électrochoc, un sursaut contre une soi-disant ‘islamisation’ de son pays et, plus généralement, de l'Europe, engendrée, selon ses vues, par la permissivité du multiculturalisme ambiant et des politiques migratoires qui y séviraient.
 
Institutionnalisation de l'islam en Europe
 
La religion des fidèles musulmans s'inscrit en Europe dans un contexte de minorité. Alessandro Ferrari, professeur de droit à l'Université de l'Insubrie, a noté à cet égard que, par rapport aux religions traditionnellement établies sur le continent, ceux-ci pâtissent d'un déficit au regard des limites raisonnables qui peuvent être mises à l'exercice du droit à la liberté religieuse (par ex., port du voile, construction de mosquées et de minarets …). En porte-à-faux avec l'autonomie organisationnelle confessions se trouve également l'obsession à vouloir forcer une représentation unitaire de l'islam dans ses liens avec les autorités publiques.
 
Parallèlement, comme nous l’avons déjà noté[1]Toutes les initiatives culturelles et théologiques qui sont l’expression de ce qu’on appelle la « théologie de l’inculturation » sont suivies avec beaucoup d’intérêt, car elles instaurent et consolident des processus de participation positive à la vie sociale et culturelle des pays d’Europe dans un contexte pluraliste, ouvert au dialogue interreligieux et interculturel. », ce à quoi nous assistons en termes sociologiques est précisément une progressive européanisation de l’islam dans son nouveau contexte d’implantation (et non pas une soi-disant ‘islamisation de l’Europe’, comme on peut l’avancer de manière idéologique dans le débat politique actuel). A cet égard, la conférence a accueilli l’inculturation croissante de l’islam en Europe : « 
 
Il reste toutefois une série de défis à relever. Une des problématiques en cause a été abordée avec le Père José-Luis Sanchez Nogales (Université de Grenade), qui a traité de la formation des imams en Europe pour des Européens musulmans : trop d'imams provenant hors d'Europe ne connaissent pas les contextes européens et leurs langues, tout en y exerçant pourtant un rôle pastoral auprès de descendants d'immigrés de 3ème, voire de 4ème génération. D'où la pertinence de la mise sur pied de formations d'éducation civique, comme, par exemple, celle organisée par l'Institut catholique de Paris.
 
La conférence a également soutenu l’éducation religieuse islamique dans les écoles publiques primaires et secondaires dans lesquelles d’autres traditions religieuses sont enseignées. A cet égard, Helmut Wiesmann, de la Conférence épiscopale allemande, estime que la qualité de la formation des enseignants en religion islamique est encore plus cruciale que celle des imams, en termes d'impact sur les communautés musulmanes. Afin d’améliorer la qualité de l’ensemble du système éducatif dans ce domaine, la conference soutient de meme l’établissement de curriculums d’études islamiques dans les universités d’Etat.
 
Le caractère multireligieux croissant des sociétés européennes pose également des défis au niveau des aumôneries. Katharina Müller, conseillère en Affaires interreligieuses de la Conférence épiscopale d’Angleterre et du Pays de Galles, a fait le point sur cette question dans les hôpitaux, les universités et les prisons ainsi qu’au sein de l’armée. Le système qui y prévaut est celui de l’« aumônerie générique », qui prévoit que tout aumônier (anglican, catholique, musulman …) est censé assurer l’assistance pastorale de toute personne en demande dans ces institutions ; au plan des lieux de prières, ceux-ci sont également communs. Des problèmes peuvent surgir au plan de la relation avec l’aumônier, qui peut, par exemple, être soupçonné de vouloir convertir la personne assistée à une autre confession. Les lieux de prières communs peuvent provoquer des conflits d’occupation des locaux (ex. : la tenue de la prière musulmane cinq fois par jour tend parfois à en faire un lieu d’appropriation exclusive par une religion au détriment des autres).
 
Islamophobie croissante
 
Les intervenants sur l'islamophie ont distingué dans cette problématique la peur de l'islam et des musulmans, d'une part, de l'animosité, l'hostilité, voire la haine éprouvées à l'égard de l'islam et des musulmans, d'autre part. Nous avions à cet égard déjà distingué[2] l'islamophobie primaire (peurs fondées ou infondées éprouvées par le "simple citoyen", dues parfois à l'amplification médiatique de faits locaux ou isolés) de l'islamophobie politique (qui instrumentalise ces peurs dans un projet idéologique de rejet de l'autre, de l'étranger, en généralisant notamment ces faits locaux ou isolés et en les érigeant en enjeu national, voire européen), portée notamment par les partis populistes et d'extrême-droite. Le Père Christophe Roucou, directeur du Service catholique français pour les Relations avec l'Islam (SRI), note ici une évolution inquiétante : la montée de cette islamophobie dans les milieux catholiques "ordinaires" (non intégristes ou d'extrême-droite), orchestrée notamment par des médias catholiques avec l'appui d'intellectuels et doublée d'attaques croissantes contre les personnes engagées dans le dialogue islamo-chrétien.
 
Outre le populisme et l'amplification médiatique évoqués plus haut, une série de causes ont été identifiées. Il en est ainsi de la mémoire, ou son instrumentalisation politique, des héritages historiques liés aux différents contextes nationaux : par exemple, la conquête islamique de la péninsule Ibérique, les conquêtes turques dans les Balkans et les deux sièges turcs de Vienne, en France, le racisme anti-arabe ou anti-musulman issu des mémoires blessées de la guerre d'Algérie, ou encore, le récit conflit en Bosnie-Herzégovine, abordé durant les travaux par Mgr Mato Zovkic, de l'Archevêché de Sarajevo. Notons aussi les caractéristiques "irritantes", ou pouvant apparaître comme "choquantes", de certains comportements, comme le fait que certaines musulmanes ne serrent pas la main de personnes de sexe opposé, sans compter la radicalisation intégriste inquiétante de certains groupes et individus. Comme l'a évoqué le Dr Erwin Tanner, de la Conférence épiscopale suisse, "la multiplicité culturelle et religieuse vécue au quotidien ne dégage pas uniquement des sentiments de joie" et, citant le premier maire musulman de Rotterdam Ahmed Aboutaleb, "le fait de ne voir les différences culturelles que comme un enrichissement laisse à côté les sentiments d'une bonne partie de la société"[3]. Il en est de même au niveau des paysages traditionnels des villes et des campagnes, "perturbés" par l'apparition de mosquées, qui y introduisent de nouveaux symboles. Notons aussi la crainte démographique d'une islamisation rampante de l'Europe, qui, soi-disant, deviendrait à terme majoritairement musulmane (phénomène que les projections démographiques scientifiques, comme celles du Pew Research Forum, réfutent : s'il est avéré que certaines villes ou quartiers de villes européennes connaissent déjà ou sont en passe de connaître ce scénario, alimentant un "sentiment d'invasion" (Père Chr. Roucou), les projections démographiques en Europe de l'Ouest prévoient que, dans cette région, seuls deux pays auront tout juste franchi la barre de 10% de musulmans sur l'ensemble de la population en 2030 : la Belgique et la France[4]). Au niveau international, le terrorisme islamique, notamment les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, ceux de Madrid (2004) et de Londres (2005), ainsi que la situation des chrétiens dans nombre de pays à majorité musulmane, ternissent l'image de l'islam – un islam, qui est souvent réduit et assimilé à une idéologie politique – le fondamentalisme islamique. Enfin, en termes de laïcité, la visibilité sociale et symbolique de l'islam remet en cause les acquis et le statu quo acquis sur le continent européen, puisqu'il faut à nouveau y parler de religion dans la sphère publique.
 
Quelle action pastorale pour l'Eglise ?
 
Comme l'a synthétisé le Cardinal Jean-Pierre Ricard, vice-président du CCEE, il est évident qu'"il nous faut accueillir les personnes, écouter ces peurs", tout en étant à la fois "au clair sur les mécanismes politiques qui exploitent ces peurs, les instrumentalisent et font passer de la peur à la haine". Nous avions déjà exposé la tendance actuelle d'une certaine islamophobie décomplexée, se défendant d'être raciste[5][6].. N'est-elle toutefois pas une nouvelle forme de racisme qui ne dit pas son nom ? Le Père Christian Troll, de la Faculté de Théologie Sankt-Georgen de Francfort, a rappelé la position adoptée par le Conseil pontifical Justice & Paix dans son document "L'Eglise face au racisme – Vers une société plus fraternelle" : "Si, en fait, la race définit un groupe humain en termes de traits physiques héréditaires immuables, le préjugé raciste, qui guide le comportement raciste, peut se porter par extension, avec des effets tout aussi négatifs, à tous ceux dont l'origine ethnique, la langue, la religion ou les coutumes font apparaître comme différents"
 
Ce ne sont pas les sources faisant autorité dans l'Eglise qui manquent, de la déclaration "Nostra Aetate" adoptée par le Concile Vatican II aux positions exprimées dans le Magistère papal. Celles-ci doivent être transmises dans l'enseignement de l'Eglise à tous les niveaux. Les travaux de la réunion ont à cet égard mis l'accent sur l'importance de la formation et l'information sur l'islam tant au plan théologique qu'au plan pastoral (Père Chr. Troll) : les catholiques doivent être encouragés à rencontrer les musulmans comme leurs prochains et les relations islamo-chrétiennes, un élément essentiel de la pratique paroissiale; durant leur formation, les futurs prêtres, diacres, catéchistes et assistants pastoraux doivent être initiés à l'islam et à la vision catholique de l'islam, à la lumière de la Foi et de la théologie, ainsi qu'au dialogue interreligieux. Le développement et la diffusion d'outils pédagogiques pastoraux pour les acteurs pastoraux et les fidèles est impératif (Père Chr. Roucou), notamment via les médias électroniques actuels, dont les sites web des conférences épiscopales, des diocèses et des paroisses.
 
En conclusion, le Cardinal Jean-Louis Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, note trois défis à relever dans la rencontre islamo-chrétienne qui prend place en Europe : « le défi de l’identité (savoir et accepter ce que nous sommes); le défi de l’altérité (nos différences ne doivent pas nous conduire à la haine, mais devenir une source d’enrichissement mutuel); le défi de la sincérité qui implique d’exprimer sa foi sans l’imposer dans un contexte pluraliste et dans une perspective dialogique ». A la clôture des travaux, les participants ont pu repartir encouragés avec l'envoi et l'exhortation évangéliques du Cardinal Tauran : "Que la peur de l'autre devienne la peur pour l'autre !"
 
Prof. Dr Vincent Legrand,
Université Catholique de Louvain (UCL),
Membre du Conseil interdiocésain
pour les Relations avec l’Islam (CIRI)
et de l’équipe d’El-Kalima
délégué à Turin
 
Fr. Dr Joe Vella Gauci
Conseiller à la COMECE
délégué à Turin
 
 


[1] Europe-Infos, no.124, pp.10-11. Voir aussi Hans Küng, “Es gibt bereits einen Europäisierten Islam“, Salzburger Nachrichten, 14. Juni 2011, z. 11.
[2] Europe-Infos, n°124, pp.10-11.
[3] Cité par Thilo Sarrazin, Deutschland schafft sich ab – Wie wir unser Land aufs Spiel setzen, München, Deutsche Verlags-Anstalt, 2010, p.313.
[5] Cf. Europe-Infos, n°98, p.11.
[6] "The Church in the face of racism – Towards a more fraternal society", Conseil pontifical Justice & Paix, 03 novembre 1988, § 8 - http://www.ewtn.com/library/curia/pcjpraci.htm.

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